Le Lambeau, de Philippe LANCON

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GODET François
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Le Lambeau, de Philippe LANCON

Message par GODET François » samedi 1 sept. 2018 11:11:02

Nous voici plongés d'entrée dans l'univers d'un drame : l'attentat de Charlie Hebdo survenu le 7 janvier 2015. L'un des survivants raconte comment il doit affronter sa reconstruction faciale car il a été défiguré par une balle de kalachnikov reçu au niveau de la mâchoire, et tiré à bout portant par l'un des terroristes.
Il considère que si cette date fatidique lui a apporté quelque chose,
c'est la fuite du jugement sur ce que font les uns et les autres lorsqu'ils sont pris dans un évènement comme celui-ci.
D'ailleurs le journaliste écrivain précise que
depuis quelque temps, je ne me sentais plus adapté à un métier affolé, affolant, exigeant de coller à un monde qui allait beaucoup trop vite et trop brutalement pour moi.
Malheureusement il quitte cet univers pour une sorte d'enfer kafkaien cet
éternel retour d'une sensation fictive, créée par la mémoire, et la brutale expulsion du paradis ordinaire qu'elle rappelait.
Il va donc subir une greffe du péroné plus communément appelé "faire un lambeau" qui consiste à prélever sur le patient donc un péroné - l'os le plus compatible par nature et par forme pour combler le déficit en os de la mâchoire.
On le voit, à la souffrance physique terrible de notre héros - je me permets de l'appeler ainsi en raison de son courage - est accompagnée d'une non-moins grande douleur psychologique.
Il se demande en effet quel sens peut avoir cette expérience. Et cet homme qui a un humour au-dessus de la moyenne de nous apprendre qu'il a reçu la visite d'un aumônier imam lors de son séjour hospitalier.
Etre blessé par des tueurs qui ne devaient à peu près rien savoir de la religion qu'ils prétendaient défendre, n'était-ce pas une bonne occasion de se familiariser avec celle-ci ?
Pourtant sa seule prière alors - il est athée - passait par la musique de Bach pour sa paix apportée, et la lecture de Kafka comme une forme de modestie et soumission ironique à l'angoisse.
Le journaliste de Libération apprend à mettre de la distance et, avec humour, à rire de lui-même en cherchant à savoir quelle leçon il peut tirer de cette fâcheuse expérience.
J'étais un malade reconstitué avec un os de jambe à la place du menton, personnage assez peu digne de figurer dans les Mémoires de Retz ou de Saint-Simon.
Mais bien sûr cet attentat va avoir des répercussions sur sa vie privée en révélant des failles intimes. Il se retrouve en effet du jour au lendemain en mode survie. Cela va être pour lui l'occasion de lire La Montagne magique de Thomas Mann qui a séjourné au sanatorium de Davos.
L'expérience terrible vécue par Philippe Lançon le rend d'une totale lucidité quant à ses conséquences pour son entourage.
Je suis devenu responsable de ceux qui d'une façon ou d'une autre, m'aimaient. Mes blessures étaient les leurs. Mon épreuve était en indivision… Ce qui comptait, c'était la sensation de vérité et le sentiment de liberté donnés à celui qui écrivait comme à ceux qui lisaient… J'étais un homme qui révélait ce patient en l'observant, et qui contait son histoire avec une bienveillance et un plaisir qu'il espérait partager. Je devenais une fiction.
Sa situation de rescapé lui donne une conscience qui accueille sans morale et sans résistance tout ce qui se présente à lui.
Mais une autre transformation intérieure l'anime. Il se demande en effet en quoi l'imagination est différente du souvenir et en quoi elle lui est liée.
La lecture de Proust (atteint d'une maladie asthmatique) lui est d'un grand réconfort.
On arrange aisément les récits du passé que personne ne connait plus comme ceux des voyages dans les pays où personne n'est allé.
Notre écrivain journaliste ne se vit plus par rapport à sa mémoire comme dans un temps perdu ou retrouvé mais plutôt comme dans un temps interrompu brutalement.
Cet homme si cultivé pour un journaliste nous cite également Kundera.
Rien ne sera pardonné, tout sera oublié.
Il lui faut donc apprivoiser son mal afin de l'adoucir quelque peu.
On n'échappe à l'enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas. Je ne pouvais pas éliminer la violence qui m'avait été faite … ce que je pouvais faire en revanche c'était d'apprendre à vivre avec en recherchant, comme disait Kafka, le plus de douceurs possible.
Et notre auteur réussit à pratiquer l'optimisme.
Quelque chose en moi se sentait léger comme une plume, abandonné à la discipline comme au vent qui passe.
Et de raconter son expérience scripturale.
Je n'avais jamais autant expérimenté la sentence proustienne : l'écriture était bien le produit d'un autre moi, un produit précisément destiné à me faire sortir de l'état où je me trouvais, quand bien même il consistait à raconter cet état.
Car il est bien conscient que, comme l'affirme Céline
l'expérience est une lanterne sourde qui n'éclaire que celui qui la porte.
En conclusion notre biographe parle de son village natal ainsi que du milieu hospitalier où il a vécu de longs mois de reconstruction faciale et psychologique.
Ils savent et sentent qu'ils ne veulent pas d'une société où le sommeil de la raison engendre des monstres semblables à ceux du 7 janvier… Employons, au conditionnel, un mot de Rousseau : ils voudraient, sans doute, un contrat social efficace, équitable et civilisé.
Mais qui pour le mettre en œuvre ? Vaste question.
Lançon fut
quelqu'un, sera un autre, et, pour l'instant, n'est plus.
De retour à ses pénates, notre survivant des enfers se fait aménager une bibliothèque afin de ranger ses innombrables livres.
La nouvelle bibliothèque donnait une seconde vie aux milliers de livres que vingt ans de foutoir avaient dévorés et dont j'avais souvent oublié l'existence. Ils réapparaissaient comme des vieux amis au coin de la rue, sans m'effaroucher. Ils étaient silencieux, patients. Ce que j'avais vécu ne pouvait que nourrir les vies qu'ils m'offraient.
François GODET

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GODET François
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Message par GODET François » dimanche 2 sept. 2018 09:09:59

Je considère que les livres sont des amis qui nous accompagnent tout au long de notre existence et qu'ils nous font évoluer, progresser sur notre chemin de vie.
Alors pourquoi je vous ai présenté celui-ci ? D'abord parce que j'aime la lucidité de son auteur. Il parle clairement de son expérience n'hésitant pas à se remettre en cause si nécessaire. Il ne se présente ni comme un héros, ni comme un malchanceux. Il accepte cette expérience et de la raconter.

Il existe selon moi deux formes de courage : l'un consiste à affronter des situations difficiles par choix, lui-même conditionné par une motivation. L'autre celui de devoir accepter une souffrance que l'on n'a pas choisie. Cela demande de la patience et souvent permet aussi de mieux comprendre, de mieux se comprendre.

Ce qui est passionnant dans cette histoire de vie est que l'auteur analyse son histoire vécue. Et cela même si elle lui est apparue comme absurde, d'où ses références fréquentes à Kafka.
Mais il finit par en trouver un sens. Au fil du livre il devient philosophe de sa propre existence.

L'autre raison de cette présentation est que je considère que les livres durs - mais excellemment écrits par le style et la culture - nous renforcent au sens où ils nous montrent que chaque souffrance est dépassable et qu'elle nous instruit sur autrui, sur nous-mêmes et sur notre rapport au monde.
Donc une fois que vous aurez refermé cet ouvrage vous vous sentirez encore plus fort pour affronter, regarder en face cette existence qui vous tend les bras.
C'est tout le bien que je vous souhaite !
François GODET

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